Les salariés de l'Eau et de l'Electricité au Maroc (ONEE)

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 Comment désamorcer la bombe sociale au Maroc ?

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admine01



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MessageSujet: Comment désamorcer la bombe sociale au Maroc ?   Dim 27 Avr 2008 - 16:05

Comment désamorcer la bombe sociale au Maroc ?

Par Sophie Bessis
Avril 1992
Le Monde Diplomatique

Tout le Maghreb est une bombe à retardement. En Algérie, la dissolution du Front islamique du salut (FIS) et la répression contre les islamistes, enfermés par milliers dans des "camps de sûreté", laissent craindre une vague d'attentats ; le spectre de la guerre civile rôde. En Tunisie, des milliers d'islamistes ont également été arrêtés, placés au secret et, selon Amnesty International, "systématiquement torturés" Au Maroc enfin, l'opposition réclame une "révision radicale" de la Constitution et les syndicats, traduisant l'exaspération de la population, prévoient d'organiser une nouvelle grève générale.

Comment désamorcer la bombe sociale qui peut exploser d'un moment à l'autre au Maroc, sans remettre en cause le fonctionnement et les bases du pouvoir ? Comment corriger les graves dysfonctionnements économiques et relancer le développement sans bouleverser un équilibre qui ne semble tenir que par l'immobilisme ? Comment, en somme, évoluer sans ouvrir la boîte de Pandore des revendications d'une population avide de changements radicaux ? C'est à ces difficiles exercices que tente de se livrer un régime qui refuse de se voir imposer des changements tout en sachant qu'il lui faut renouveler les bases de sa légitimité.

Une série de tragiques événements l'ont contraint à s'y résoudre : les sanglantes émeutes de Fès, en décembre 1990, et les manifestations populaires ayant pris pour prétexte le soutien à l'Irak en janvier 1991 (1) ont donné la mesure de l'exaspération d'une population épuisée par dix années d'"ajustement", et fait craindre l'éventualité de nouvelles explosions populaires, d'autant plus malaisées à réprimer que l'image extérieure du royaume est fortement dégradée (2) et que la communauté internationale est devenue plus exigeante en matière de respect des droits de l'homme.

Pour être mieux maîtrisée que dans les pays voisins, l'hypothèque islamiste plane également sur la vie politique et l'on craint, en haut lieu, qu'une trop vive montée des frustrations ne fournisse des troupes fraîches à un mouvement sorti de la marginalité.

1992 pourrait bien être l'année des échéances : s'il n'est pas encore clos, le dossier saharien devrait, à plus ou moins court terme, trouver une solution et cesser d'être ce facteur de cohésion dont le pouvoir a si bien su se servir depuis quinze ans. Après avoir été différées en 1989, des élections législatives auront probablement lieu d'ici à la fin de l'année. L'opposition fourbit ses armes pour s'y préparer, comme en témoigne le rapprochement entre l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et l'Istiqlal (droite nationaliste), et réclamer, dans la foulée, une révision constitutionnelle qui accroîtrait les pouvoirs du Parlement au détriment d'un exécutif pour l'heure tout-puissant.

Conscient de cette montée des périls, même s'il se fait fort de les juguler, le pouvoir a choisi de concentrer ses efforts sur le terrain social pour tenter d'enrayer un chômage qui prend, depuis le milieu des années 80, des proportions massives. Croissance démographique de plus de 2,5 % par an ; population d'une extrême jeunesse ; exode rural qui fait fuir chaque année plus de 250 000 personnes vers des villes surpeuplées ; entrée des femmes sur le marché du travail où elles représentent déjà la moitié (la plus mal payée) de la main-d'oeuvre industrielle : ce sont 350 000 à 400 000 personnes qui, chaque année, viennent gonfler les rangs des demandeurs d'emploi.

Cette demande devrait, pendant dix ans encore, croître de 3,2 % l'an et même de 4,3 % l'an dans les villes.

L'offre, en revanche, est loin d'avoir suivi cette explosion, subissant un tassement en raison de la poursuite d'une politique d'ajustement produisant les mêmes effets que sous d'autres latitudes. Certes, le Maroc peut mériter le titre de bon élève du Fonds monétaire international (FMI) : son déficit budgétaire est revenu à 3,2 % du produit intérieur brut (PIB) après avoir dépassé 10 % au début de la décennie, sa balance des paiements est équilibrée, le déficit de sa balance commerciale a été réduit et l'ouverture de son économie s'est poursuivie, le commerce extérieur représentant désormais la moitié du produit national brut (PNB) et les exportations entrant pour 27 % dans la formation de ce dernier. L'octroi par le FMI d'un nouveau et dernier, dit-on, crédit stand-by de 129 millions de dollars, ouvrant la possibilité d'un nouveau rééchelonnement de la dette extérieure par le Club de Paris, est venu couronner ces efforts en janvier dernier.

Leur prix, cependant, s'est révélé bien lourd. Les investissements publics ont diminué de moitié, chutant de 12,4 % du PIB au début de la décennie à 6,3 % de 1984 à 1990, sans que le secteur privé, dans lequel on place dorénavant tous les espoirs, se révèle capable de combler ce vide. La fonction publique a réduit de moitié ses recrutements annuels, qui sont tombés de 28 000 en 1983 à 14 000 en 1990.

Le monde rural, déjà notoirement démuni des infrastructures essentielles, s'est vu pour la majeure partie privé des seules sources de financement auxquelles il pouvait prétendre, ce qui a accéléré l'exode. Victime, entre autres, de ces contractions, l'offre d'emplois serait depuis quelques années inférieure de près de 150 000 postes de travail à la demande annuelle.

Tout en reconnaissant que le nombre de chômeurs déclarés a augmenté de 24 % de 1984 à 1989, les sources officielles estiment le taux de chômage à 10,3 % de la population active en moyenne nationale et à 16,3 % en milieu urbain ; mais d'autres évaluations avancent des chiffres allant jusqu'à 30 %, d'autant qu'un sous-emploi endémique frappe autant les villes que les campagnes, et cela malgré l'explosion d'un secteur informel qui contribuerait, selon certains, à plus de la moitié de la formation du PIB. Phénomène nouveau et grave, le chômage des diplômés - inconnu il y a dix ans - a pris des proportions susceptibles d'inquiéter un pouvoir qui a toujours cherché à puiser dans ce vivier une partie de sa clientèle. Plus de 100 000 demandeurs d'emploi ayant le niveau du bac ou titulaires d'un diplôme supérieur étaient recensés en 1990 et réclamaient du travail à un Etat de moins en moins capable de leur en fournir.

Une telle bombe à retardement pouvait-elle être désamorcée ? Dès l'été 1990, le roi Hassan II promettait de s'y employer, et l'on vit le ministre des finances déclarer que le programme d'ajustement devait désormais s'accompagner d'un "plan directeur social" destiné à en pallier les effets les plus dévastateurs. Un diagnostic d'ensemble de la situation était toutefois nécessaire si l'on voulait, au-delà des replâtrages, tenter d'oeuvrer à long terme et introduire quelques éléments de réforme dans une logique socio-économique marquée par de fortes résistances aux changements.

Fidèle à une tactique amorcée avec la création du Conseil consultatif des droits de l'homme en mai 1990 - mettre en place des structures de réflexion indépendantes de l'administration et capables de formuler des propositions permettant de débloquer la situation tout en demeurant aisément contrôlables, - le souverain annonçait, en juillet 1990, la création d'un Conseil national de la jeunesse et de l'avenir (CNJA) et en confiait quelques mois plus tard la direction au professeur Habib El Malki, un économiste issu des rangs de l'USFP.

Organe consultatif, ce qui lui donne à la fois sa souplesse et ses limites, le Conseil a tenté, en un an d'existence, d'identifier dans deux études (3) les principaux blocages qui empêchent la croissance de l'emploi, de faire se rencontrer l'ensemble des partenaires économiques et sociaux, et de lancer quelques opérations capables de satisfaire les demandes les plus urgentes et, surtout, les plus lourdes de dangers politiques, l'insertion des jeunes étant, selon un responsable de cette structure "une question nationale, sociale et sécuritaire".

Battant le rappel de l'administration et du secteur privé, le Conseil a paré au plus pressé en plaçant une quarantaine de milliers de jeunes diplômés sur le marché du travail, en aidant 3 000 d'entre eux à créer une petite entreprise, et en allant convaincre les hommes d'affaires que les entreprises avaient tout à gagner à remédier progressivement au déficit d'encadrement dont souffrent la plupart d'entre elles.

La répression, arme favorite du régime

De telles actions ne pouvant toutefois tenir lieu de politique à long terme, le Conseil s'est également penché sur les causes structurelles du chômage, déplorant que l'emploi occupe une place secondaire dans la politique économique. Rendant partiellement responsables de cet état de choses les restructurations opérées dans le cadre de l'ajustement, il a proposé un vaste plan d'action contre le chômage qui s'appuierait à la fois sur le développement d'un monde rural trop longtemps délaissé, sur une meilleure adéquation de l'enseignement, et sur la modernisation d'un secteur privé dont l'archaïsme fait obstacle à toute tentative de rationalisation.

Sans verser dans l'audace ni aborder quelques tabous - comme l'excessive concentration de la richesse dans un pays où 6 % des ménages accaparent la moitié de la consommation totale (4), - le Conseil semble avoir ouvert un débat sur la nécessité de démocratiser les relations sociales.

La pression sociale a incité ces derniers temps de nombreux responsables à préconiser de tels changements. Même la confédération patronale (CGEM) voit s'affronter en son sein une tendance "libérale", convaincue de la nécessité de faire évoluer les relations professionnelles et de mettre en oeuvre une politique sociale minimale, et une aile conservatrice - largement majoritaire - persuadée que toute évolution représente un danger pour le maintien de ses privilèges.

Si d'aucuns observent avec intérêt ces fissures dans le mur de l'immobilisme, nombreux sont ceux - surtout dans les milieux syndicaux - qui affichent leur scepticisme, rappelant que le pouvoir a toujours su user de remèdes de pure forme quand il sentait ses assises ébranlées. Que quelques bonnes paroles - et des actions médiatisées - ne sauraient occulter la réalité de la misère et une répression qui demeure l'arme favorite du régime pour briser toute contestation sociale et politique sérieuse. Que la capacité de résistance du système ne sera pas entamée par quelques velléités strictement encadrées. Et les syndicats donnent pour preuve de cette duplicité le refus d'autoriser l'existence légale de l'Association des jeunes chômeurs diplômés créée en octobre dernier pour tenter de peser sur les autorités.

M. Noubir Amaoui, secrétaire général de la Confédération du travail (CDT, socialiste), le plus important syndicat du pays, a d'ailleurs été arrêté le 24 mars dernier pour avoir accusé le gouvernement de compter des "gangsters et des escrocs" et avoir annoncé une nouvelle grève générale.

La question sociale est désormais posée, mais il sera difficile de revenir en arrière dans un pays qui évolue malgré ses pesanteurs. Plus de la moitié de la population vit dans les villes, et la scolarisation et le gonflement des couches moyennes créent de nouvelles dynamiques avec lesquelles le pouvoir sait qu'il lui faudra tôt ou tard composer. Reste à savoir si les échéances de cette année 1992, qui s'annonce d'autant plus difficile que le pays est affecté par une grave sécheresse, accéléreront les reclassements en cours ou provoqueront l'un de ces tragiques replis autoritaires que le Maroc connaît depuis trois décennies avec une implacable régularité.
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